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Mon Cher Claude, mon Ami, mon Camarade,

J’aurai tant aimé savoir et pouvoir cultiver mieux et davantage notre belle amitié comme on cultive son jardin pour récolter et offrir nos plus beaux fruits et légumes. Le temps, le destin, la vie… que sais- je ? Cette putain de maladie plus sûrement ne nous en aura pas laissé le temps. On s’est laissé surprendre, c’est qu’il y a tant à faire à qui se veut attentif et utile aux autres, et on n’a pas fait assez gaffe au cours de la vie qui s’écoule et qui peut s’interrompre bien plus vite qu’on ne le croit et l’espère. Cependant nous avons parcouru ensemble des bouts de chemin qui demeureront pour moi à tout jamais inoubliables et parmi les plus beaux. Des bouts de chemin dont nous serons fiers et heureux à tout jamais.

Septembre 2004, une lutte exemplaire se déroule dan l’Oise en soutien aux Sans Papiers, à leurs côtés nous luttons pour leur régularisation. Indignés par un Etat qui trahit les valeurs républicaines et s’acharne sur des malheureux en détresse sollicitant notre solidarité, les militants de Solidarité Migrants décident de travailler à un parrainage républicain afin de redonner sens à la République bafouée. Immédiatement je pense à toi, Claude, alors Maire de cette petite commune du plateau picard, Montiers. Avant de te téléphoner, j’avais préparé un petit argumentaire, plusieurs “bonnes raisons” susceptibles de te convaincre. Je dus froisser mon petit papier et le jeter car il ne me servit à rien, ta réponse fut en effet immédiate : “Evidemment ! Avec fierté et bonheur !” Et toi de me remercier d’avoir pensé à toi.

 

Et le 18 septembre 2004, se déroula ce moment magique dans ta petite mairie de Montiers. Un moment à faire pleurer de bonheur, à l’image de la société solidaire pour laquelle nous avons toujours lutté. Béatrice, Bernadeta, Joao et Godeline, José et Lucrecia, Thérèse, Philo et leurs enfants, venus du Congo, de l’Angola, du Nigéria.. furent ainsi parrainés . Ces enfants, ces femmes, ces hommes jusqu’ici ignorés, bafoués, pourchassés, privés de noms pour n’être plus que des chiffres dans des quotas d’arrestations et d’expulsions à réaliser … devinrent Citoyens d’honneur de ta commune. Chacun ici devinera et mesurera l’émotion qui les étreignit cet après- midi là. Désormais, ils étaient reconnus par la République. Et je pèse là mes mots et dis bien la République. Pour toi et moi en effet, mon Cher Claude, notre République ne saurait être une organisation pyramidale, ce qui la différencie des régimes autoritaires. Tous, au contraire, et particulièrement les élus, du moins devraient- ils être ainsi, les enseignants…, sommes détenteurs, responsables et comptables de la République. Je dirais que la République vit en chaque citoyen.

Quelques jours auparavant, nous avions longuement échangé sur la façon de présenter cet événement. Après de belles réflexions, nous décidâmes de nous appuyer sur la devise républicaine, la seule au monde qui soit un abrégé de philosophie, immédiatement remise en cause par le régime honteux de Vichy pour la tristement célèbre “ Travail, famille, patrie” et tu choisis, Claude, de t’appuyer plus particulièrement sur le mot FRATERNITE. Je t’entends encore argumenter passionnément : “Si les principes de liberté et d’égalité sont évidemment beaux et fondamentaux, ils peuvent dériver, se perdre, une fois accomplis, dans l’individualisme. La fraternité est ce supplément d’âme qui nous préserve de l’indifférence aux autres.” Tu proclamais ainsi et une fois de plus ton attachement viscéral à la laïcité, pour toi la liberté pour chacun de choisir et construire son propre destin mais encore et toujours mettre en avant ce qui nous réunit, c’est à dire ce qui fonde notre humanité commune. Et cet engagement tu le fis vivre dans le temps, avec la fidélité et la détermination que tu avais chevillées au cœur et au corps, contrairement à d’autres maires malheureusement qui ne s’activèrent que le jour de la cérémonie : par la suite en effet, dès que l'un de tes filleuls était menacé d'expulsion, tu n'hésitas jamais à te heurter frontalement au préfet. Nous ne le savions pas encore mais ce jour- là, tu fus un précurseur, seule la commune de Roisel, dans la Somme, nous avait devancés. Notre initiative allait servir d’exemple à tant d’autres collectivités locales. Dans l’Oise, des parrainages eurent lieu à MORTEFONTAINE-en-THELLE, MONTATAIRE, VILLERS St PAUL, MARSEILLE-en-BEAUVAISIS, CHAMBLY, CREIL, CLERMONT, MAIGNELAY-MONTIGNY…

Et partout en France aussi. Le 2 octobre 2007, notre Amie Nelly et ses deux filles, résidant à Beauvais, furent parrainées au sein même de l’Assemblée Nationale par des députés et des sénateurs.

Le 24 août 2007, le préfet menaça les Maires qui continueraient à parrainer des étrangers en situation irrégulière de poursuites pénales. Là encore, une première en France! “Les parquets compétents seront aussitôt saisis! ”, prévenait le préfet dans sa lettre, les maires risquant, au regard de la loi, plusieurs années de prison et 30 000 euros d’amende. En droit, affirmait-il, l’article 40 du code de procédure pénale exige des fonctionnaires de l’Etat et élus de la République qu’ils dénoncent les délits dont ils ont connaissance, en l’espèce l’irrégularité de séjour. La délation mise en exergue, quelle horreur, que de sombres souvenirs!... Ta réponse fut à la hauteur du grand bonhomme que tu étais, quelques semaines plus tard, le 13 octobre 2007, tu procédais à un nouveau parrainage républicain à Montiers et ce jour- là fut aussi beau, fort et émouvant que le premier. Devant tant de détermination et sans doute impressionné par le mouvement de sympathie et de solidarité qui s’exprima aux quatre coins de notre pays, le préfet, piteux, dut ranger ses petites menaces au fond d’un tiroir. Entre temps, le 16 janvier 2005, fut organisée, toujours à Montiers, et avec l'aide de ton équipe municipale, une magnifique et émouvante fête des Sans- Papiers. Ils étaient si fiers d’être mis à l’honneur, si heureux, enfin, à nouveau et grâce à toi, confiants en l’avenir. Tu fus donc le premier et il t’en fallut pour cela du courage! Ce fut à tes risques et péril mais, je le répète, tu n’hésitas pas une une seule seconde! Pourtant, Maire d'une petite commune rurale, aurais- tu reçu beaucoup de soutien de la part de tes Collègues ? J'en doute! Tu fus d'ailleurs sévèrement désavoué par tes Concitoyens et battu, à plate couture, aux dernières élections municipales; ton soutien à la cause des Sans- Papiers ne fut pas la seule raison (ton refus absolu de tout électoralisme, de toute démagogie... ne fit pas que des heureux!) mais compta pour beaucoup dans ce coin de Picardie où le vote Front National pèse lourd. Dès le lendemain, je te téléphonais, triste, m’excusant presque de t’avoir entraîné vers une aventure devenue mésaventure. Je te sentis très affecté, déçu de n’avoir su convaincre, blessé par l’injustice car par ailleurs, ton bilan d'humble élu municipal était pourtant remarquable. Mais sans aucun regret car pour toi l'essentiel était d'être demeuré fidèle à tes convictions si fortes et fraternelles.

Dans un autre registre, mais si proche, si complémentaire, tu fus toujours fidèle, depuis près de 30 ans maintenant, à notre petit journal entêté à pourfendre toutes les injustices, à défendre tous les opprimés. Avec ta disparition, notre Chahut perd ainsi une belle plume: notre dernier numéro 168 contient d'ailleurs un beau papier de toi sur les terribles inégalités qui déchirent notre pays et au-delà le monde (papier titré "Un été très inégal"). Et nous avions même un article en réserve que Claude nous avait envoyé il y a quelques jours et qui est donc publié, à titre posthume malheureusement, dans ce numéro. Le plus souvent, tu écrivais avec un humour irrésistible, caustique et sans concession... pour les puissants mais généreux pour les autres, les gens de peu. Pour eux, tu n'avais que fraternité, la fraternité toujours, car, comme toutes les belles personnes, tu étais exigeant avec toi- même mais bienveillant avec les autres. Et si tu fustigeais la connerie et la méchanceté, ce n’était pas pour mépriser mais pour aider à grandir. Un temps, et dans un style identique, tu fus aussi le dessinateur du Chahut. Là encore avec un grand talent Puis, ton inspiration se tarissant un peu dans ce domaine, tu passas la main. En poursuivant vaille que vaille la publication de notre petite feuille de chou que Claude a accompagné depuis le premier numéro, nous nous attacherons à faire vivre ses engagements et là est sans doute l’un des plus beaux hommages que nous puissions lui rendre.

Mais quelle douleur de voir partir notre Camarade... Déjà il nous manque tant! A ton épouse, tes enfants, petites- enfants… je veux dire en mon nom propre et au nom de tous mes Camarades, toute notre amitié, toute notre affection. Que nos mots, pourtant bien impuissants, puissent vous apporter un peu de réconfort et tout le courage nécessaire.

Au moment de te saluer une dernière fois, mon cœur se serre et ce n’est pas sans une profonde tristesse que je pense à toi et à cette séparation définitive. Nous avons vécu ensemble, toi, moi et avec d’autres…, de merveilleuses aventures faites de confiance, de courage et d’amour. C’est de tout cela qu’il faut se souvenir. Pour ma part, je n’oublierai jamais. Ces souvenirs ne me quitteront plus car ces bouts de chemin partagés ont donné et continueront à donner du sens à ma vie. Les jours heureux viendront, les indifférences, les haines s'effaceront et les murs tomberont. L'enfance et l'innocence ont de beaux jours devant elles. Beaucoup se moqueront, se gausseront de tant de naïveté, de tant d’utopie mais nous savions ensemble, mon Cher Claude, que pour découvrir la lune, il faut viser les étoiles.

Jean- Michel BAVARD, Belloy, le 05/ 10/ 2017