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Mon si Cher Marc,

mon Ami, mon Camarade,

Je t'appelle et tu ne réponds pas. "C'est l'appareil à enregistrer; nous vivons une

époque moderne.”

C'est le message de son répondeur téléphonique et le même texte, en picard,

quand on appelait à Beaucamps: signe de son profond attachement à la Région

qui l'a vu naître et vivre, la Picardie, à Beaucamps donc où il a grandi, puis à

Chaumont en Vexin et à Beauvais, dans l'Oise, où ils s'étaient installés avec

notre Chère Josée, son Epouse, où il a fait la classe.

"C'est l'appareil à enregistrer...", tu ne me réponds pas et c'est bien la première

fois depuis, ah! depuis... allez disons plus de 30 ans, depuis que, jeune

instituteur public, j'ai fait mes premiers pas dans le syndicalisme enseignant.

Tant d'années d'amitié, de compagnonnage, mon alter ego, presque frères

quoique bien différents mais comme l'écrivit Jules Verne: " l'amitié ne saurait

exister entre deux êtres parfaitement identiques.", et je vous l'assure, en totale

franchise, sans jamais l'ombre d'un différend entre nous, si futile soit-il.

Et si beaucoup s'endorment dans l'indifférence et finissent par oublier le monde

à force de ne plus quitter leur nombril des yeux, peut être avons-nous, pour notre

part, fait preuve d'un peu trop d'altruisme et de pudeur. Alors, en ce si triste

après- midi ensoleillé pourtant, je veux te dire ces mots que j'aurais dû te dire

beaucoup plus tôt en m'efforçant de croire que tu les entendras, en m'efforçant

de croire, comme le déclara François Mitterrand, "... aux forces de l'esprit."

Marc, je veux essayer de dire tout d'abord à quel point tu étais un chic type,

une si belle personne comme il en existe très peu. La vie ne t'a guère fait de

cadeau, on pourrait même dire qu'inexplicablement et injustement elle s'est

acharnée: ton Papa disparu quand tu étais encore tout gamin; ton seul frère,

Max, également terrassé dans la force de l'âge; Josée, ta Chère Epouse, partie

elle aussi si tôt, Yann, votre fils, souffrant... Pourtant, jamais, mais vraiment

jamais, je n'ai perçu en toi aucune rancune ni rancoeur, aucune aigreur ni

jalousie... Mais que de la générosité, de l'empathie! Et un amour de la vie

intacte, enthousiaste, jubilatoire...

Cet état d'esprit qui rendait si agréable de te côtoyer t'a amené à t'efforcer à être

utile en toute circonstance, à te placer, parfois au mépris de ta propre personne,

au service des autres.

Et connaissant ta probité et ton goût pour le travail bien fait, je te soupçonne

même de n’avoir pas retenu la date de ton clap de fin au hasard : en été, une fois

l’année scolaire achevée, pour ne pas pénaliser tes élèves ; la nuit car je te vois

bien, à la fin de ta dernière journée de travail, ranger scrupuleusement tous tes

outils, avec un soin presqu’amoureux, pour ne rien laisser en désordre.

Tu fus ainsi: Instituteur public bien- sûr, à Chaumont en Vexin tout d'abord,

juste à ta sortie de l'Ecole Normale en 1965, puis à Beauvais, dans le quartier de

la Soie Vauban pour l'essentiel de ta belle carrière, à l'Ecole primaire aujourd'hui

appelée "Ecole de l'Europe". Un quartier difficile, comme l'on dit, stigmatisé,

abandonné plutôt... Mais c'est justement au service de ces gamins-là, souvent

déshérités, eux qui n'ont pour seul richesse que l'Ecole Publique, que tu as

choisi de faire la classe, malgré toutes les difficultés, et jamais tu n'envisageas

une mutation vers une autre école.

Et ton dévouement allait bien au-delà des heures de classe: ainsi organisas-tu,

seul, en franc tireur mais avec une merveilleuse réussite, des échanges et

voyages scolaires qui menèrent tes élèves vers La Rochelle, sur les bords de la

Loire...

Sûr qu'ils s'en souviennent encore des étoiles dans les yeux; eux qui, pour la

plupart, ont ainsi quitté leur quartier pour la première fois! Et les voyages se

faisaient en train bien sûr Ah! cette passion pour les chemins de fer et les

locomotives! Je t’ai toujours connu abonné à “La vie du rail”, revue que tu

dévorais avec gourmandise. Un attachement qui faisait ton inquiétude aussi: la

SNCF en lambeaux, sans doute bientôt privatisée, t'offrit d'ailleurs une ultime

indignation: pour ton dernier voyage à Paris, un rendez-vous à l'Hôpital Mont

Souris qui veillait sur ton coeur, une panne électrique en pleine campagne, 1 h

1/2 d'attente sans aucune explication, dans des wagons devenus vite

surchauffés... "Nous vivons une époque moderne..."

Tu étais aussi militant à la Fédération Générale des Retraités de la Fonction

Publique, Président de l'Association des Anciens Élèves de l'Ecole Normale

de Beauvais et quel bonheur pour toi quand, chaque 11 novembre, devant le

monument aux morts de cet établissement, tu pouvais retrouver de jeunes élèves

et avec eux rendre hommage aux générations sacrifiées, broyées lors de la 1ère

guerre mondiale, une boucherie, et rappeler combien la paix est un trésor à

préserver, si fragile.

Marc, Syndic de ton immeuble aussi, à titre bénévole, bénévole vous entendez

bien et au-delà du travail considérable réalisé avec un sérieux et une rigueur

extrêmes, comme dans toute chose que tu entreprenais, il faut savoir avec quel

soin tu veillais sur chacun de tes voisins.

Et puis il y a bien- sûr le militant. Je veux à cet instant insister sur la force de

tes convictions et ta fidélité quand tant et tant renoncent ou pire finissent par

retourner leur veste. Devenu délégué de secteur du SNI -Syndicat National des

Instituteurs-, dès ton premier poste dans le Vexin, tu seras demeuré militant

jusqu'à ton dernier souffle.

Marc était un militant discret, ne réclamant jamais rien pour lui- même, aucun

poste, aucun honneur mais toujours prêt à être utile, à apporter sa pierre dans ces

tâches obscures, ingrates que la majorité d'entre nous rechignent à faire: la

trésorerie, la gestion du fichier des adhérents... préférant les effets de manche en

tribune pour bien souvent, qui plus est, ne pas avoir grand chose à dire. Marc

tenait les rôles d'un technicien qui ne monte que rarement sur la scène mais sans

lequel rien ne serait possible.

Pendant plus de 30 ans donc, tu fus à mes côtés, dans le SNI-Pegc, et plus

présent encore dans les moments difficiles, surtout dans les moments difficiles.

Puis nous créâmes avec toi et quelques autres Camarades notre petit journal têtu

et insoumis, fabriqué en Picardie, Le CHAHUT. C'était en février 1991 et il est

toujours bien vivant. Ces 161 numéros, nous les avons conçus, façonnés

ensemble, avec nos petites mains et nos grandes idées.

Là encore, tu en étais le trésorier mais en fait bien davantage: c'était toi qui

chaque fois me rappelais à l'ordre et je t'entends encore: "Nous sommes en fin de

mois et toujours pas de Chahut, il va falloir t'y mettre...", une sorte de petite

engueulade amicale, cordiale qui va tant me manquer et qui me donnait la force

et le courage de me mettre à la tâche. Je me mettais à l'écriture alors et tu étais

derrière mon épaule à chaque instant, je ne cessais d'imaginer ce que tu en

penserais, je me disais: "Tiens Marc appréciera que nous abordions ce sujet,

que nous dénoncions tout cet argent public détourné par l'école privée, cette

nouvelle atteinte à la laïcité, (un idéal auquel tu étais viscéralement attaché)..."

Parfois nous avons bien évoqué la cessation de notre publication, quand nous

serions trop fatigués, si les abonnés venaient à se faire trop peu nombreux...

mais ce devait être une décision commune. Jamais, jamais, c'est si idiot me

direz-vous et quel couillon je fais, je n'avais imaginé devoir continuer notre petit

journal sans toi.

Je me retrouve tout à fait orphelin et, pour tout dire, je ne sais pas même si je

parviendrai à militer encore, ne sachant si je saurai militer sans ta présence à

mes côtés.

Nous avions encore tant de projets communs ! Tu étais si enthousiastes!

Je t'appelle et tu ne réponds pas. "C'est l'appareil à enregistrer...”

A ce moment, je veux évoquer par une anecdote ton honnêteté sans pareil:

je prépare une enveloppe timbrée à son adresse afin de lui transmettre divers

documents mais, le croisant par hasard sur le chemin de La Poste, je lui remets

mon enveloppe de main à main. Plusieurs jours plus tard, dans un courrier qu'il

m'envoie à son tour, il y avait mon timbre poste! Vous vous rendez compte, mon

timbre poste! En cette époque, moderne, où règnent corruption, course effrénée

aux profits, fraude fiscale, j'en passe et des meilleurs, il était pour lui

inconcevable de ne pas me restituer ce timbre poste d'une valeur de quelques

centimes.

Vraiment, comme Robespierre, tu aurais mérité d'être surnommé “ Thiébaut,

l'incorruptible" !

Je ne veux pas oublier davantage la force de tes convictions au service

desquelles tu as fait preuve d'une fidélité inébranlable. En tant de décennies

de militantisme, tu n'as renoncé à rien, tu n'as rien lâché, fait aucune

concession... Et tes idées étaient fortes puisque dès l'Ecole Normale, tu t'es

réclamé du syndicalisme révolutionnaire, au sein de l'Ecole Emancipée puis

d'Emancipation, cela sans jamais bouger d'un iota. Le contraste était saisissant

d'ailleurs, comique presque, entre ton allure très classique, rangé, ton look

devrais-je dire, "... Nous vivons une époque moderne...", et la radicalité de tes

idéaux. Une simple veste qui cachait des rêves démesurés, un peu à la façon de

Mr Hulot, de Jacques Tatie, que tu adorais d'ailleurs: un grand poète sous un

vieil imper gris. En effet, ne supportant pas les injustices, les inégalités,

l'exploitation des prolétaires... c'est le monde, ni plus, ni moins que tu avais,

avec tes Camarades, l'ambition de bouleverser et, quand on voit en quel état est

le monde, qui pourrait te donner tort ? Et le rêve encore de permettre à chaque

individu de s'émanciper, la volonté de faire aimer la laïcité pour permette à

chacun de choisir son propre destin dans une société qui place en valeur

fondatrice notre humanité commune.

"Mais notre règne arrivera/ Quand votre règne finira :

Nous tisserons le linceul du vieux monde,

Car on entend déjà la tempête qui gronde/ C'est nous les Canuts!"

Et rebelle aussi, libre, indépendant... aucune intimidation, aucun autoritarisme

n'aurait pu t'obliger à te faire taire et moins encore à te renier. Plus d'un

inspecteur s'y est cassé les dents! Car pour toi, l'essentiel était d'être resté, en

conscience, tranquillement, fidèle à toi- même. Pouvoir se regarder dans une

glace!

Je n'oublierai pas davantage, Marc le jardinier, si expert, attentif à ses plantes

et ses arbres comme il l'était à ses frères humains;

Marc, le faiseur de cidre, cidre succulent, frais, parfumé... bref, tout comme

toi, vivant! Pour mon départ à la retraite, tu me fis l'amitié d'un cuvée spéciale et

j'étais si heureux et tu étais si fier! Avons-nous su profiter suffisamment de ces

moments exceptionnels qui, si vite, se sont évanouis ?

Enfin, Marc l'érudit, passionné et passionnant, curieux, amoureux des livres et

des journaux, capables de nous instruire, de nous grandir, de nous étonner sur les

sujets les plus divers au point que tu te découvris, sur le tard, une vocation de

conférencier sur le thème de l'histoire des normaliens victimes de la guerre 14/

18.

Voici et j'ai été beaucoup trop long, tu vas m'en faire le reproche amical et tu

auras, une fois encore, bien raison.

J'espère que le répondeur a bien tout enregistré et que tu auras le temps de

m'écouter malgré tout ce que tu as à faire.

Avec mes Camarades, nous allons tenter de te rester fidèles et de poursuivre nos

luttes, ce sera dur, si dur. Quel vide, déjà je le mesure avec un soupçon de

désespoir! Mais comme l'écrivit l'auteur Pierre Pachet: “Un individu peut

s'endormir. Une conscience pas vraiment.”

Marc, une fois n'est pas coutume, je vais oublier notre pudeur légendaire, et sans

doute fautive, pour t'embrasser affectueusement et te serrer fort, si fort, dans mes

bras.

Josée et Marc, mes Amis, mes Camarades, reposez en paix!

Le Quesne (Somme – Picardie), le 20/ 07/ 2016

Jean- Michel BAVARD pour Le CHAHUT