Le CHAHUT N° 177 daté de janvier/ février 2019

Plus une société est inégalitaire, plus elle devient autoritaire !

Comme chaque année, Oxfam France a dressé un bilan des inégalités: il est accablant! Des centaines de millions de personnes vivent dans une situation de pauvreté extrême alors que des profits astronomiques sont accaparés par les grandes fortunes. Le nombre de milliardaires n’a jamais été aussi élevé et leur richesse atteint aujourd’hui un niveau record. En parallèle, les personnes démunies le sont de plus en plus.

Et beaucoup de gouvernements, dont celui de Macron tout particulièrement, alimentent cette crise des inégalités. Les multinationales et les grandes fortunes sont sous-imposées, la fraude fiscale largement tolérée, voire encouragée, alors que les services publics essentiels, tels que la santé, l’éducation, souffrent d’un manque criant de financement, voire sont démantelés. Ce sont les personnes les plus pauvres qui paient le prix de ces politiques. Le coût humain est dévastateur et ce sont les femmes et les filles qui en souffrent le plus. Nous pourrions multiplier les exemples scandaleux. Contentons-nous de vous indiquer que l’an passé la fortune des milliardaires a augmenté de 900 milliards de dollars et qu’ainsi 26 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité.

Dans le même temps, ATTAC France révèle qu’entre 2010 et 2017 les impôts versés par les entreprises du CAC 40 ont baissé de 6,4 % en valeur absolue, alors que leurs bénéfices cumulés ont augmenté de 9,3 % et les dividendes versés aux actionnaires de 44 %! Et pas de “ruissellement” pour autant puisque, dans la même période toujours, leurs effectifs en France ont baissé de 20 %.

Devant tant de scandales, l’exigence de justice sociale, fiscale et climatique se fait de plus en plus forte et c’est un véritable espoir. A ce mouvement, des Gilets jaunes en particulier, la réponse du gouvernement est quasi exclusivement sécuritaire.

Le bilan est très lourd, sans précédent depuis la guerre d’Algérie, plus de 2 000 blessés, “des blessures de guerre” dit un syndicat de police pourtant classé très à droite, des mutilations, des énucléations…  dus aux flash- balls, aux lanceurs de balles de défense, aux grenades de désencerclement... (armes dont nous exigeons l’interdiction), avec des tirs à la tête devenus la règle! Mais aussi plus 5 000 gardes à vue,  pour au final 250 mis en examen, Ce qui signifie que l’essentiel de ces gardes vue n’avaient pas lieu d’être. Le ratio est énorme dans un état de droit!

On ne peut plus le nier, un cap a été franchi et on n’est bien au- delà d’opérations de maintien de l’ordre ordinaires. (1)

Sans oublier des condamnations très lourdes relevant d’une véritable pénalisation de la misère et des mouvements sociaux et la présentation d’une “loi anti- casseurs” qui va gravement remettre en cause les libertés individuelles et collectives, dont celle essentielle du droit à manifester, tout particulièrement en reléguant le juge derrière le préfet, le procureur et le policier ! 

Et  quand tous les commentateurs observent la renaissance d'une conscience de classe,  Macron entreprend de diviser, pour mieux régner, en déclarant à Gasny (Eure), au sujet des personnes en grande difficulté: “... Il y en a qu'on va davantage responsabiliser... parce qu'il y en a qui déconnent!"

• La sociologie nous éclaire

Pour comprendre ce phénomène, il est utile de se pencher sur les travaux de Loïc Wacquant, disciple de Bourdieu. En 2012 déjà, il avait très clairement démontré cette évolution, “en marche” accélérée.

Le capitalisme a recours au système pénal pour gérer la misère et contenir les désordres créés par l'insécurité sociale, elle-même née de la dérégulation de l'économie. 

Ghettos noirs américains et territoires ouvriers de la périphérie urbaine européenne servent à contenir, en la mettant à distance, une population stigmatisée, frappée par le chômage de masse et la généralisation de la précarité. 

L’organisation du travail offrait aux ouvriers un travail stable et la possibilité de mettre en place "un ensemble de stratégies de reproduction sociale sur le long terme".

Les politiques de dérégulation du marché du travail, survenues dans les années 90 en Europe, a remplacé cette forme salariale par du "non travail" ou du "salariat précaire"

L'Etat, confronté au retour “d'une classe dangereuse” répond par ce que le sociologue appelle un "virage punitif et disciplinaire". Les politiques sociales sont ainsi "redéployées d'un sens protecteur vers un sens disciplinaire" d'une part, tandis que les politiques sécuritaires, de l'autre, sont glorifiées, promues, dotées de moyens nouveaux en personnel et en budget jusqu'à devenir des priorités politiques.

Il convient de faire accepter ces évolutions à un salariat de plus en plus fragmenté.

La marginalité avancée est aussi caractérisée par "un stigmate territorial très fort qui va contribuer à marginaliser des populations dans les représentations publiques, dans les représentations qu'elles se font d'elles-mêmes.” Bref, faire croire que le problème de ces quartiers relégués est urbain ou péri- urbain alors qu'en réalité il est économique.

• Punir et dompter les pauvres 

L'hyperincarcération, la réponse pénale aux “désordres” et un traitement social  radical, devenu donc en partie disciplinaire, sont les axes principaux de la réponse de l'Etat.

En moyenne, 50 à 60  % des détenus sont au chômage au moment où ils sont arrêtés. 80 % des autres ont un emploi précaire.

Mais c'est aussi par le biais de la police que les Européens ont renforcé le filet pénal. Ainsi en France, l'augmentation d'un tiers de la population carcérale depuis 2001 va de pair avec une multiplication par trois du nombre de gardes à vue (plus d'1 million par an désormais).

Notons encore la multiplication des lois “criminelles” !

Ces politiques répressives vont travailler aussi à diviser les populations, les opposer les unes aux autres, “de telle sorte que les citoyens puissent donner leur assentiment à une politique répressive qui ne les concerne pas parce qu'elles visent un quartier qu'ils n'habitent pas ou des étrangers qu'ils ne sont pas.”

Tous les problèmes de notre époque seront définis comme des questions de criminalité. On se sert de la question criminelle pour faire écran à la question sociale. 

On le voit, plutôt que de parler de recul de l'Etat, il est plus juste de parler d'Etat remodelé. 

Un Etat qui n'est absolument pas “libéral” puisque s'il accorde un laisser faire et un laisser aller à ceux qui disposent d'un capital culturel et capital économique, il réaffirme à l'opposé les obligations comportementales des pauvres.

Il ne s'agit pas seulement de pousser le salariat à accepter les emplois précaires sans rechigner mais aussi de permettre aux Etats affaiblis par les dérégulations économiques, la mobilité du capital, l'intégration européenne … de réaffirmer leur autorité.

Pour stopper cet engrenage inéluctable, mettons en oeuvre le magnifique slogan des Gilets jaunes beauvaisiens: “Nous avons retrouvé la fraternité, nous irons chercher la liberté et l'égalité!”                    

Le CHAHUT - le 12/ 02/ 19

(1) Cette dénonciation ne saurait ignorer cependant notre condamnation sans ambiguïté des menaces racistes reçues par un député “En Marche” ou notre malaise quand un homme à terre, fût-il policier, est harcelé et frappé par un groupe déchaîné. De même, la critique des médias n'a rien à voir avec l'agression de journalistes.

 

 

 

PS/ Tous nos éditos passés sont à relire dans notre rubrique "Archives/ Archives du journal"

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