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Dans nos précédents numéros, certains articles ont présenté un intérêt particulier. Aussi n'avons-nous pas souhaité qu'ils se perdent... trop vite tout au moins. Tel est le but de cette rubrique. Du passé, ne faisons pas toujours table rase! Alors bonne lecture!

Parce que nous sommes militants internationalistes et farouches partisans de l'égalité, nous ne pouvons nous contenter de penser le monde sans nous ouvrir, au-delà des frontières, sur les luttes de toutes celles et tous ceux qui aspirent à changer le cours des choses. D'où cet entretien exclusif avec Mor MBENGUE que Le CHAHUT est fier de publier. Militant sénégalais, enseignant, longtemps responsable syndical, il anime désormais une maison d'édition soucieuse, sur ce terrain aussi, de construire une Afrique maîtresse de son destin. Un grand merci à lui et bon voyage à tous!

Le Chahut: Où en est le Sénégal ? L'Afrique plus largement ? Ici on ne cesse de nous bercer avec des taux de croissance importants faisant croire à un développement prometteur. Mais, d'un autre côté, la misère, parfois extrême, le chômage massif... semblent demeurer le quotidien de la grande majorité des africains...
Mor: Le Sénégal et l’Afrique sont “embarqués”, à mon avis, dans le dispositif capitaliste de manière mécanique et les critères utilisés dans le dispositif d’analyse ne reflètent pas réellement nos réalités quotidiennes. Quand les analystes et les gouvernants brandissent des taux de croissance importants, notre quotidien demeure sombre et aléatoire. Le chômage massif des jeunes impacte négativement sur la vie des ménages, surtout en zone urbaine où les familles croupissent quelquefois dans la misère.
Le CHAHUT: Et d'un point  de vue démocratique ? Si le Sénégal semble capable de faire vivre une démocratie réelle, il est un peu une exception puisque presque partout ailleurs ce ne sont que chefs d'Etat prêts à tout pour se maintenir éternellement au pouvoir.
Quant à la corruption, elle semble toujours endémique.
Mor: C’est vrai. La démocratie, avec nos deux alternances pacifiques (Abdou DIOUF est remplacé à la présidence de la République par Abdoulaye WADE, en 2000; ce dernier vaincu à son tour par Macky SALL en 2012) devient une réalité chez nous, même si les scories de l’exercice du pouvoir en Afrique demeurent encore. En effet, du point de vue macro, nos  institutions s’inscrivent dans une trajectoire de démocratie et nous en sommes fiers, mais dans l’exercice quotidien du pouvoir, il reste des “impuretés” liées à l’influence de différents lobbies (les marabouts, la famille, le chantage politique de l’opposition, une certaine société civile). De la même façon que certains chefs d’Etats substituent la manipulation des Constitutions aux coups d’Etat militaires, chez nous aussi, la classe politique use d’autres subterfuges pour se faire réélire (transhumance politique, achat de conscience, appel à de “grands électeurs”). Quant à la corruption, elle constitue un réel problème. Les organes institutionnels pour la combattre existent,  mais on a l’impression qu’ils sont un peu “politisés”. Des cas connus sont ignorés et le commun des sénégalais pense que c’est pour préparer la “transhumance politique”. Au niveau de l’administration et des services, ce fléau est un obstacle à l’efficacité et au règlement des problèmes des populations.
Le CHAHUT: La jeunesse sénégalaise demeure-t-elle toujours aussi attirée par l'Europe ? Le désir d'émigration est-il toujours aussi fort au prix d'emprunter des chemins de tous les dangers ou même de périr en Méditerranée ? Si oui, quelles réponses pourrait-on apporter à la jeunesse de ton pays ?
Mor:  Oui ! Les jeunes sont toujours attirés par l’Europe. Ils sont bien informés des difficultés et des dangers, mais le chômage massif et l’absence de perspectives les poussent à tenter l’aventure. Malgré les documentaires et les informations sur la crise des migrants, les jeunes prennent toujours les pirogues, quelquefois avec la bénédiction des familles ; ce qui montre l’ampleur de la détresse des populations. A mon avis, la solution réside dans le développement du secteur primaire en mécanisant davantage l’agriculture et dans le protectionnisme économique pour préserver notre industrie naissante. Cela est bien sûr une illusion dans le contexte de la mondialisation à outrance.
Le CHAHUT: En France, les immigrés sont particulièrement maltraités: refus des régularisations, expulsions massives et le plus souvent dans des conditions indignes. De telles pratiques nuisent-elles à l'image de notre pays et créent-elles un ressentiment à l'égard de la France ?
Mor: Effectivement ! De plus en plus, au Sénégal, les jeunes choisissent d’autres pays que la France. Les Etats-Unis, l’Australie, l’Amérique du Sud attirent plus les jeunes. En Europe, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie sont plus visés. Le ressentiment existe, mais dans des limites raisonnables, au moment des expulsions ou au moment des demandes de visas pour les étudiants. Cela ne met pas en danger les relations séculaires entre les deux pays, même si c’est au détriment des populations.
Le CHAHUT: La France a été, en 2015, brutalement frappée par des attentats terroristes se réclamant du djihadisme. Comment ont-ils été perçus dans ton pays ? Notre liberté d'expression, notre tradition de la caricature... ont- elles amené certains de tes compatriotes, musulmans pour la très grande majorité d'entre eux, à penser que "nous l'avions un peu cherché” ?
Mor: Il faut reconnaître que les sénégalais n’ont pas la même représentation que les occidentaux de la liberté d’expression. Unanimement, les caricatures ont indigné tous les sénégalais, mais la majorité condamne aussi les attentats. Les sénégalais n’aiment pas la violence et notre islam est assez tolérant. En plus, les enseignements de nos références nationales dans le domaine ( Elhadj Malick SY, Cheikh Ahmadou Bamba…) nous incitent plus à pardonner plus qu’à appliquer la loi du talion. Après les caricatures, dans beaucoup de mosquées, les imams ont appelé à la tolérance en expliquant que nous n’avions pas les mêmes repères et les mêmes paradigmes d’analyse que les caricaturistes et ceux qui les soutiennent.
Le CHAHUT: Le Sénégal vit un Islam apaisé et tolérant. Pourtant, lors de la conférence internationale sur la déradicalisation (Alger en juillet 2015),  le représentant sénégalais a dénoncé des financements saoudiens visant à implanter le wahhabisme jusqu'ici étranger aux pratiques religieuses en Afrique de l'ouest. Il s'agirait d'imposer des medersas au dépend des confréries traditionnelles. On sait aussi que la grande détresse, le manque d'avenir sont les terreaux de toutes les dérives.
Qu'en est-il exactement ? Y-a-t-il un risque salafiste et/ou djihadiste au Sénégal ? Des jeunes sénégalais ont-ils rejoint la Syrie ou sont-ils tentés de le faire ?
Mor: Oui ! le risque existe car, comme tu le dis, la grande détresse et le manque d’avenir peuvent conduire à la violence. En plus, la famille élargie qui constituait un socle sur lequel se bâtissait une paix sociale durable, est en train de se disloquer du fait de la pauvreté. En ville, on accueillait les cousins venus du village lointain et la solidarité était une réalité. Toutes ces vertus sont en train de se perdre et cela peut faire le lit d’un certain radicalisme. Mais il faut préciser qu’il existe encore des obstacles à un djihadisme connu ailleurs. Entre soutenir un mouvement et s’impliquer de façon militaire il y a tout un fossé et je ne pense pas que les jeunes sénégalais l’aient franchi. Pourvu que cela dure.
Le CHAHUT: Un tout autre sujet: Paris vient d'accueillir la COP 21. Existe-t-il au Sénégal une prise de conscience écologique quand la survie au quotidien demeure la préoccupation première et urgente de la majorité de la population ?
Mor: La prise de conscience existe, mais au niveau d’une élite intellectuelle qui peine à mobiliser les populations dans ce combat. Il est évident qu’entre un sénégalais à la recherche de la dépense quotidienne pour nourrir une famille pléthorique et un européen, il est difficile de créer un pont pour préserver l’environnement. Malheureusement, la “survie” du premier se trouve dans la destruction progressive de cet environnement et les autorités sont souvent promptes à dépenser des milliards dans des ateliers de réflexion, milliards qui auraient pu servir à prendre en charge les préoccupations primaires des populations. Ce phénomène n’est pas propre seulement à l’environnement mais dans tous les autres secteurs, on note ce phénomène : des milliards gaspillés dans des séminaires, colloques, ateliers, symposiums dont les conclusions ne sont jamais différentes de ce qui a été déjà retenu depuis dix ans.
Le CHAHUT: Notre journal se réclame de l'anti- capitalisme, un système qui, pensons-nous, mène le monde à la barbarie et au désastre. De l'anti- impérialisme aussi quand des formes de néo- colonialisme continuent de sévir, en Afrique tout particulièrement. Existe-t-il un tel mouvement révolutionnaire dans ton pays et quelle est sa vigueur ?
Mor: Un tel mouvement révolutionnaire a existé et beaucoup de Partis de gauche ont porté le flambeau de cette résistance au capitalisme et au néo-impérialisme, mais depuis 2000, ils éprouvent beaucoup de peine à se faire une place sur l’échiquier politique et la majorité d’entre eux ont perdu leur âme du fait d’alliances électorales injustifiées et non maîtrisées. Depuis peu, l’unité de la gauche est brandie par certains nostalgiques, mais les grands dirigeants de la gauche se sont perdus dans les tortuosités de la participation à l’exercice du pouvoir. Certains partis de gauche (PAI, PIT, AJ) qui brandissent encore leur appartenance à cette mouvance, se sont plutôt compromis dans le partage des subsides issus de leur participation aux alternances. D’autres, pour des considérations électoralistes, ont renié leurs convictions d’hier et sont tombés dans le discours creux de la social-démocratie.